Episode 1 – Naissance des APUI* : on a retrouvé les vidéos classées, on vous rembobine le film

* Appels à Projet Urbains Innovants.

Lionel Gastine et David Rottmann (URBANOVA) avec la contribution de l’équipe projet du Cycle d’Urbanisme de Sciences Po Paris [1]

L’ADN des APUI, vous allez pouvoir décoder

En 2014, Anne Hidalgo et son adjoint à l’urbanisme Jean-Louis Missika lancent l’appel à projets urbains innovants Réinventer Paris. Une cession de fonciers à l’ampleur inédite et à la communication soignée.

L’opération est un succès avec 815 groupements candidats sur les 23 sites proposés. L’engouement médiatique bat son plein pendant l’appel à projets et l’exposition des 75 projets finalistes au Pavillon de l’Arsenal. Réinventer Paris semble s’imposer comme un nouveau modèle de consultation. D’autres appels à projets similaires emboîteront le pas : Réinventer la Seine (mai 2016), Inventons la Métropole du Grand Paris (2016), Imagine Angers (2017), Réinventer Paris 2 (2017), Dessine-moi Toulouse (mars 2018) et récemment Inventons la Métropole du Grand Paris 2 (mai 2018).

Ces Réinventer Paris & Cie ont suscité beaucoup de commentaires, parfois d’émotions. Mais marquent-ils réellement l’avènement d’une nouvelle ère ? Jean-Louis Missika aurait-il été un dynamiteur de la fabrique urbaine traditionnelle ? ou un bon entremetteur qui a su marier l’innovation avec l’immobilier ?

La nouvelle ère : expansion du domaine de l’innovation et floraison d’appels à projets

Réinventer Paris 1 (2014) a provoqué pour certains une véritable transformation. Pour mieux distinguer les ruptures des continuités, nous proposons de décortiquer trois brins de l’ADN de cette consultation d’un nouveau genre : l’innovation, le recours à l’appel à projets et enfin la rencontre de ces deux phénomènes avec le secteur de l’immobilier.

Expansion du domaine de l’innovation

Côté innovation, les dispositifs publics ont fait florès depuis plusieurs années que ce soit au niveau européen, au niveau national et plus récemment au niveau local. Chaque échelon territorial y va de son dispositif incitatif : programmes H2020 pour la Commission européenne, Programme Investissements d’Avenir (PIA) pour l’Etat, programmes d’entrepreneuriat et d’incubateurs pour les collectivités territoriales : l’innovation a le vent en poupe dans les politiques publiques. Elle dépasse les clivages partisans chez les élus nationaux et territoriaux. On notera d’ailleurs que les Réinventer, qui se veulent une incarnation urbaine de l’innovation, font eux aussi fi des étiquettes chez les édiles locaux : à Paris, Rouen, Le Havre, Angers et Toulouse l’appel à projets urbains innovants s’impose.

Paris n’avait pas échappé à cette vague de nouveaux dispositifs d’appui à l’innovation. L’équipe municipale y voit d’ailleurs un moyen d’échapper au spectre de la muséification qui la hante depuis plusieurs années. Une façon d’y répondre est donc d’investir ce terrain de l’innovation. Pour Jean-Louis Missika, qui a une double casquette d’adjoint à l’urbanisme et au développement économique, il faut d’ailleurs viser haut, très haut, et faire de la capitale « le hub mondial de l’économie de l’innovation » [2]. Pour atteindre cet objectif, la Ville de Paris comme beaucoup de Métropoles françaises multiplie les dispositifs publics : soutien en faveur des PME innovantes, création d’agences et de lieux dédiés à l’innovation (ex : Paris&Co), tentatives de territorialisation et de spécialisation urbaine de l’innovation (ex : Arc de l’innovation).

La nouvelle ère : floraison d’appel à projets

L’appel à projets s’est imposé comme un instrument privilégié des politiques d’innovation percolant tous les étages institutionnels

Parallèlement, l’appel à projets s’est imposé comme un instrument privilégié des nouvelles politiques d’innovation à tous les étages institutionnels : utilisé de longue date par la Commission européenne pour ses programmes de R&D, adopté massivement par l’Etat français depuis 2008 avec le Programme d’Investissements d’Avenir (PIA), l’appel à projets fait son entrée au sein des collectivités territoriales dans les années 2010. La Ville de Paris n’est pas en reste. Elle est l’une des premières collectivités à hybrider les appels à projets innovants avec les domaines de la ville. Citons par exemple l’appel à projets mobilier urbain intelligent lancé en 2011 et l’appel à projets végétalisation innovante en 2013, tous deux organisés par le Paris Region Lab, émanation de la Ville de Paris. Des initiatives qui font d’ailleurs dire à un responsable de l’innovation de l’écosystème parisien : « Réinventer Paris est sur le même modèle que ces appels à expérimentations, ce n’est donc pas une invention de Jean-Louis Missika ».

Le seul recours aux appels à projets ou le soutien à l’innovation ne constituent donc pas de véritables ruptures. En revanche, l’application de ces deux phénomènes au secteur de l’immobilier constitue sûrement une pratique jusque-là inédite.

Un écosystème bousculé : le secteur immobilier, dernier bastion de la contre-innovation ?

Avançons l’hypothèse : Réinventer Paris est un coup d’accélérateur pour un secteur qui regardait encore trop dans le rétroviseur.

L’approche par les usages, l’économie du partage, l’open innovation, la digitalisation se diffusaient déjà à de nombreux domaines comme la mobilité ou l’énergie. A contrario le secteur de l’immobilier semblait rester bien bétonné. Une léthargie particulièrement forte à Paris. Contrairement à d’autres territoires, la capitale était restée à l’écart de grandes initiatives institutionnelles en faveur de l’innovation urbaine comme les projets Ecocité, les projets Ville de demain ou les quartiers Smart Cities & Communities.

Avec les appels à projets Réinventer, le secteur immobilier semble (enfin) vivre sa petite révolution : nouvelle place accordée à l’usager, logements connectés, programmes agiles et modulables, immobilier as a service, valorisation des actifs sous-utilisés : autant de propositions qu’intègrent désormais les candidats lors de ces nouveaux appels à projets.

Certes cet enthousiasme donne lieu à des innovations gadgets et des solutions « nouvelles » parfois très redondantes faisant craindre des effets de mode (végétalisation, tiers-lieux). Mais il faut bien mettre reconnaître aux Appels à Projets Urbains Innovants (APUI) d’avoir contribué à cette vitalité qui contraste avec les années passées.

Une effervescence du secteur immobilier qui trouve son élément déclencheur chez le premier Réinventer lancé par la Ville de Paris : en affichant à la fois une ambition très forte en matière d’innovation et en laissant une plus grande liberté de proposition aux candidats, la collectivité a incité les groupements à faire preuve d’imagination, à modifier leur pratique et à renouveler leur offre.

Une paternité de la Ville de Paris que relativisent toutefois plusieurs observateurs : ce serait selon eux un peu vite oublier des précédents dans l’histoire récente des projets urbains et de l’immobilier.

La filiation : les inspirateurs se rappellent au bon souvenir de Réinventer Paris

En effet, de nouveaux modes de consultations et de relations entre acteurs publics et privés sont déjà en émergence depuis plusieurs années. En témoignent les grands projets Smartseille et XXL à Marseille, Bassins à flot à Bordeaux ou Clichy Batignolles à Paris. 

Ces nouvelles collaborations s’expliquent parfois par des situations financières délicates. Faute de moyens, plusieurs collectivités renoncent à leur maîtrise foncière : elles décident de ne plus acquérir le terrain sur lequel elles souhaitent voir se développer un nouveau projet (ex : Bassins à flot à Bordeaux) ou lorsqu’elles sont déjà propriétaires, elles cèdent rapidement le terrain à des opérateurs privés. Dans les deux cas elles s’exonèrent ainsi d’un portage foncier onéreux et d’études préalables couteuses.

Avec cette configuration, l’acteur public a moins de prise en aval du projet et donc moins la possibilité d’exprimer ses attentes de façon fine comme il pouvait le faire par exemple avec ses fiches de lot.

S’il souhaite orienter la programmation et favoriser l’innovation (énergie, usages, services partagés, etc), il le fera avant la cession foncière qui intervient désormais très tôt dans le « temps » du projet. En réponse à ces nouvelles attentes, les candidats promoteurs se mettent à agrèger dans leur offre un nombre croissant de partenaires porteurs des nouvelles solutions et innovations attendues. Dans le cas de SmartSeille, le lauréat Eiffage s’était ainsi entouré des grands groupes EDF, Orange, Lafarge mais aussi de PME, de start-up innovantes et d’associations environnementales et sociales. Une composition de groupements inédite en 2009 mais qui a eu tendance à se généraliser dans les grands projets délégués à des opérateurs privés.

Cette volonté de faire contribuer plus fortement les acteurs privés se diffuse également à des projets dans lesquels la maîtrise foncière est restée publique. A Clichy Batignolles en 2012, l’aménageur a ainsi organisé des ateliers avec les promoteurs dès le stade de la conception du projet avec comme objectif de les inciter à proposer des innovations en matière énergétique et de nouveaux usages.

Que ce soit par nécessité ou par volonté, ces exemples illustrent une distance prise avec les logiques prescriptives qui prévalaient jusqu’alors chez les aménageurs publics [3] et dans lesquelles la majorité des partenaires privés n’intervenaient qu’en bout de chaîne. Des procédures traditionnelles qui pouvaient rentrer en contradiction avec les concepts d’innovation ou d’approche par les usages pourtant à même de mieux saisir les besoins des futurs résidents.

Avec Réinventer Paris Jean-Louis Missika a en quelque sorte rejoint ce mouvement de remise en question des pratiques traditionnelles de l’urbanisme. Il l’a fait avec son « logiciel » issu du monde de la recherche et de l’innovation en l’appliquant à un foncier hyper-attractif : la ville de Paris.

L’homme : Monsieur JLM, jeune premier de l’urbanisme (millésime 2014)

Certes la naissance de Réinventer Paris n’est pas l’œuvre d’une seule personne, mais le rôle joué par Jean-Louis Missika est loin d’être anodin. Ancien adjoint de l’innovation sous la mandature de Bertrand Delanoë, il devient adjoint à l’urbanisme, à l’architecture et au développement économique en 2014. A sa nouvelle prise de mandat, il est donc moins un expert en urbanisme qu’un fin connaisseur de l’innovation. Un proche collaborateur œuvrant à l’époque à côté de lui avoue d’ailleurs : « Une partie d’entre nous n’y connaissait pas grand chose en urbanisme, et c’est un point important dans le processus : on n’y connaissait pas grand chose donc on n’avait pas d’a priori […], ni urbaniste ni architecte, c’est un homme qui vient de l’innovation. Il voulait soumettre aux innovateurs du monde entier, ce qu’il appelait « un bouquet japonais », une panoplie de situations qui appelaient à des innovations ».

C’est donc naturellement que l’élu va transposer ses « codes » du monde de l’innovation à celui de l’immobilier avec des dispositifs aujourd’hui bien intégrés dans les Réinventer : mobilisation des start-up, organisation de meet up, communication léchée, recours à l’appel à projets.

Comme le souligne Hugo Christy [4], l’arrivée de Jean-Louis Missika à l’urbanisme correspond donc au « moment où ces deux sphères, celles de l’urbanisme et de l’innovation, se rencontrent complètement vers un urbanisme de projet ». Un urbanisme « qui part du porteur du projet […] auparavant relégué en fin de boucle avec un urbanisme très prescriptif ».

« On était tous ignorants en urbanisme, et c’est un point important dans le processus : on n’y connaissait rien donc on n’avait pas d’a priori » un ancien collaborateur de Jean-Louis Missika.

Il y a donc une personnalisation de la méthode avec un politique qui s’empare de sa capacité à surpasser les règles et les habitudes de la commande publique pratiquées jusqu’alors par la Direction de l’urbanisme de la Ville de Paris. Une administration dont il ne faudrait pas pour autant minimiser le rôle comme le souligne un responsable de l’innovation de l’écosystème parisien : « [Jean-Louis Missika] explique ce qu’il veut faire face à un fonctionnaire brillant [Claude Praliaud [5]] qui est prêt à tout entendre d’un politique qui lui demande de sortir de son cadre ».

Alors l’APUI, big bang communicationnel ou darwinisme urbain ?

L’apport de Jean-Louis Missika est peut-être d’avoir accéléré des évolutions déjà à l’œuvre dans les modes de production des projets urbains. La reconfiguration des rôles entre acteurs publics-privés et l’intégration de nouvelles formes d’innovation en sont des exemples. Sur le plan communicationnel, l’élu a fait un buzz avec une consultation massive proposant 23 sites à la vente. Le nombre de groupements candidats à Réinventer Paris 1 constitue en soi une réussite, tout comme la duplication rapide de ce genre de consultation à d’autres territoires.

Une nouvelle formule qui semble parfois s’inspirer des techniques issues de l’univers du marketing. URBANOVA vous propose justement d’enfiler les habits du professeur de mercatique pour mieux analyser dans le prochain épisode les impacts de la diffusion de ce nouveau genre de consultation.

L’ADN des APUI, vous allez pouvoir décoder

En 2014, Anne Hidalgo et son adjoint à l’urbanisme Jean-Louis Missika lancent l’appel à projets urbains innovants Réinventer Paris. Une cession de fonciers à l’ampleur inédite et à la communication soignée.

L’opération est un succès avec 815 groupements candidats sur les 23 sites proposés. L’engouement médiatique bat son plein pendant l’appel à projets et l’exposition des 75 projets finalistes au Pavillon de l’Arsenal. Réinventer Paris semble s’imposer comme un nouveau modèle de consultation. D’autres appels à projets similaires emboîteront le pas : Réinventer la Seine (mai 2016), Inventons la Métropole du Grand Paris (2016), Imagine Angers (2017), Réinventer Paris 2 (2017), Dessine-moi Toulouse (mars 2018) et récemment Inventons la Métropole du Grand Paris 2 (mai 2018).

Ces Réinventer Paris & Cie ont suscité beaucoup de commentaires, parfois d’émotions. Mais marquent-ils réellement l’avènement d’une nouvelle ère ? Jean-Louis Missika aurait-il été un dynamiteur de la fabrique urbaine traditionnelle ? ou un bon entremetteur qui a su marier l’innovation avec l’immobilier ?

La nouvelle ère : expansion du domaine de l’innovation et floraison d’appels à projets

Réinventer Paris 1 (2014) a provoqué pour certains une véritable transformation. Pour mieux distinguer les ruptures des continuités, nous proposons de décortiquer trois brins de l’ADN de cette consultation d’un nouveau genre : l’innovation, le recours à l’appel à projets et enfin la rencontre de ces deux phénomènes avec le secteur de l’immobilier.

Expansion du domaine de l’innovation

Côté innovation, les dispositifs publics ont fait florès depuis plusieurs années que ce soit au niveau européen, au niveau national et plus récemment au niveau local. Chaque échelon territorial y va de son dispositif incitatif : programmes H2020 pour la Commission européenne, Programme Investissements d’Avenir (PIA) pour l’Etat, programmes d’entrepreneuriat et d’incubateurs pour les collectivités territoriales : l’innovation a le vent en poupe dans les politiques publiques. Elle dépasse les clivages partisans chez les élus nationaux et territoriaux. On notera d’ailleurs que les Réinventer, qui se veulent une incarnation urbaine de l’innovation, font eux aussi fi des étiquettes chez les édiles locaux : à Paris, Rouen, Le Havre, Anger et Toulouse l’appel à projets urbains innovants s’impose.

Paris n’avait pas échappé à cette vague de nouveaux dispositifs d’appui à l’innovation. L’équipe municipale y voit d’ailleurs un moyen d’échapper au spectre de la muséification qui la hante depuis plusieurs années. Une façon d’y répondre est donc d’investir ce terrain de l’innovation. Pour Jean-Louis Missika, qui a une double casquette d’adjoint à l’urbanisme et au développement économique, il faut d’ailleurs viser haut, très haut, et faire de la capitale « le hub mondial de l’économie de l’innovation » [2]. Pour atteindre cet objectif, la Ville de Paris comme beaucoup de Métropoles françaises multiplie les dispositifs publics : soutien en faveur des PME innovantes, création d’agences et de lieux dédiés à l’innovation (ex : Paris&Co), tentatives de territorialisation et de spécialisation urbaine de l’innovation (ex : Arc de l’innovation).

La nouvelle ère : floraison d’appel à projets

Parallèlement, l’appel à projets s’est imposé comme un instrument privilégié des nouvelles politiques d’innovation à tous les étages institutionnels : utilisé de longue date par la Commission européenne pour ses programmes de R&D, adopté massivement par l’Etat français depuis 2008 avec le Programme d’Investissements d’Avenir (PIA), l’appel à projets fait son entrée au sein des collectivités territoriales dans les années 2010. La Ville de Paris n’est pas en reste. Elle est l’une des premières collectivités à hybrider les appels à projets innovants avec les domaines de la ville. Citons par exemple l’appel à projets mobilier urbain intelligent lancé en 2011 et l’appel à projets végétalisation innovante en 2013, tous deux organisés par le Paris Region Lab, émanation de la Ville de Paris. Des initiatives qui font d’ailleurs dire à un responsable de l’innovation de l’écosystème parisien : « Réinventer Paris est sur le même modèle que ces appels à expérimentations, ce n’est donc pas une invention de Jean-Louis Missika ».

Le seul recours aux appels à projets ou le soutien à l’innovation ne constituent donc pas de véritables ruptures. En revanche, l’application de ces deux phénomènes au secteur de l’immobilier constitue sûrement une pratique jusque-là inédite.

Un écosystème bousculé : le secteur immobilier, dernier bastion de la contre-innovation ?

Avançons l’hypothèse : Réinventer Paris est un coup d’accélérateur pour un secteur qui regardait encore trop dans le rétroviseur.

L’approche par les usages, l’économie du partage, l’open innovation, la digitalisation se diffusaient déjà à de nombreux domaines comme la mobilité ou l’énergie. A contrario le secteur de l’immobilier semblait rester bien bétonné. Une léthargie particulièrement forte à Paris. Contrairement à d’autres territoires, la capitale était restée à l’écart de grandes initiatives institutionnelles en faveur de l’innovation urbaine comme les projets Ecocité, les projets Ville de demain ou les quartiers Smart Cities & Communities.

Avec les appels à projets Réinventer, le secteur immobilier semble (enfin) vivre sa petite révolution : nouvelle place accordée à l’usager, logements connectés, programmes agiles et modulables, immobilier as a service, valorisation des actifs sous-utilisés : autant de propositions qu’intègrent désormais les candidats lors de ces nouveaux appels à projets.

Certes cet enthousiasme donne lieu à des innovations gadgets et des solutions « nouvelles » parfois très redondantes faisant craindre des effets de mode (végétalisation, tiers-lieux). Mais il faut bien mettre reconnaître aux Appels à Projets Urbains Innovants (APUI) d’avoir contribué à cette vitalité qui contraste avec les années passées.

Une effervescence du secteur immobilier qui trouve son élément déclencheur chez le premier Réinventer lancé par la Ville de Paris : en affichant à la fois une ambition très forte en matière d’innovation et en laissant une plus grande liberté de proposition aux candidats, la collectivité a incité les groupements à faire preuve d’imagination, à modifier leur pratique et à renouveler leur offre.

Une paternité de la Ville de Paris que relativisent toutefois plusieurs observateurs : ce serait selon eux un peu vite oublier des précédents dans l’histoire récente des projets urbains et de l’immobilier.

La filiation : les inspirateurs se rappellent au bon souvenir de Réinventer Paris

En effet, de nouveaux modes de consultations et de relations entre acteurs publics et privés sont déjà en émergence depuis plusieurs années. En témoignent les grands projets Smartseille et XXL à Marseille, Bassins à flot à Bordeaux ou Clichy Batignolles à Paris. 

Ces nouvelles collaborations s’expliquent parfois par des situations financières délicates. Faute de moyens, plusieurs collectivités renoncent à leur maîtrise foncière : elles décident de ne plus acquérir le terrain sur lequel elles souhaitent voir se développer un nouveau projet (ex : Bassins à flot à Bordeaux) ou lorsqu’elles sont déjà propriétaires, elles cèdent rapidement le terrain à des opérateurs privés. Dans les deux cas elles s’exonèrent ainsi d’un portage foncier onéreux et d’études préalables couteuses.

Avec cette configuration, l’acteur public a moins de prise en aval du projet et donc moins la possibilité d’exprimer ses attentes de façon fine comme il pouvait le faire par exemple avec ses fiches de lot.

S’il souhaite orienter la programmation et favoriser l’innovation (énergie, usages, services partagés, etc), il le fera avant la cession foncière qui intervient désormais très tôt dans le « temps » du projet. En réponse à ces nouvelles attentes, les candidats promoteurs se mettent à agrèger dans leur offre un nombre croissant de partenaires porteurs des nouvelles solutions et innovations attendues. Dans le cas de SmartSeille, le lauréat Eiffage s’était ainsi entouré des grands groupes EDF, Orange, Lafarge mais aussi de PME, de start-up innovantes et d’associations environnementales et sociales. Une composition de groupements inédite en 2009 mais qui a eu tendance à se généraliser dans les grands projets délégués à des opérateurs privés.

Cette volonté de faire contribuer plus fortement les acteurs privés se diffuse également à des projets dans lesquels la maîtrise foncière est restée publique. A Clichy Batignolles en 2012, l’aménageur a ainsi organisé des ateliers avec les promoteurs dès le stade de la conception du projet avec comme objectif de les inciter à proposer des innovations en matière énergétique et de nouveaux usages.

Que ce soit par nécessité ou par volonté, ces exemples illustrent une distance prise avec les logiques prescriptives qui prévalaient jusqu’alors chez les aménageurs publics [3] et dans lesquelles la majorité des partenaires privés n’intervenaient qu’en bout de chaîne. Des procédures traditionnelles qui pouvaient rentrer en contradiction avec les concepts d’innovation ou d’approche par les usages pourtant à même de mieux saisir les besoins des futurs résidents.

Avec Réinventer Paris Jean-Louis Missika a en quelque sorte rejoint ce mouvement de remise en question des pratiques traditionnelles de l’urbanisme. Il l’a fait avec son « logiciel » issu du monde de la recherche et de l’innovation en l’appliquant à un foncier hyper-attractif : la ville de Paris.

L’homme : Monsieur JLM, jeune premier de l’urbanisme (millésime 2014)

Certes la naissance de Réinventer Paris n’est pas l’œuvre d’une seule personne, mais le rôle joué par Jean-Louis Missika est loin d’être anodin. Ancien adjoint de l’innovation sous la mandature de Bertrand Delanoë, il devient adjoint à l’urbanisme, à l’architecture et au développement économique en 2014. A sa nouvelle prise de mandat, il est donc moins un expert en urbanisme qu’un fin connaisseur de l’innovation. Un proche collaborateur œuvrant à l’époque à côté de lui avoue d’ailleurs : « Une partie d’entre nous n’y connaissait pas grand chose en urbanisme, et c’est un point important dans le processus : on n’y connaissait pas grand chose donc on n’avait pas d’a priori […], ni urbaniste ni architecte, c’est un homme qui vient de l’innovation. Il voulait soumettre aux innovateurs du monde entier, ce qu’il appelait « un bouquet japonais », une panoplie de situations qui appelaient à des innovations ».

C’est donc naturellement que l’élu va transposer ses « codes » du monde de l’innovation à celui de l’immobilier avec des dispositifs aujourd’hui bien intégrés dans les Réinventer : mobilisation des start-up, organisation de meet up, communication léchée, recours à l’appel à projets.

Comme le souligne Hugo Christy [4], l’arrivée de Jean-Louis Missika à l’urbanisme correspond donc au « moment où ces deux sphères, celles de l’urbanisme et de l’innovation, se rencontrent complètement vers un urbanisme de projet ». Un urbanisme « qui part du porteur du projet […] auparavant relégué en fin de boucle avec un urbanisme très prescriptif ».

Il y a donc une personnalisation de la méthode avec un politique qui s’empare de sa capacité à surpasser les règles et les habitudes de la commande publique pratiquées jusqu’alors par la Direction de l’urbanisme de la Ville de Paris. Une administration dont il ne faudrait pas pour autant minimiser le rôle comme le souligne un responsable de l’innovation de l’écosystème parisien : « [Jean-Louis Missika] explique ce qu’il veut faire face à un fonctionnaire brillant [Claude Praliaud [5]] qui est prêt à tout entendre d’un politique qui lui demande de sortir de son cadre ».

Alors l’APUI, big bang communicationnel ou darwinisme urbain ?

L’apport de Jean-Louis Missika est peut-être d’avoir accéléré des évolutions déjà à l’œuvre dans les modes de production des projets urbains. La reconfiguration des rôles entre acteurs publics-privés et l’intégration de nouvelles formes d’innovation en sont des exemples. Sur le plan communicationnel, l’élu a fait un buzz avec une consultation massive proposant 23 sites à la vente. Le nombre de groupements candidats à Réinventer Paris 1 constitue en soi une réussite, tout comme la duplication rapide de ce genre de consultation à d’autres territoires.

Une nouvelle formule qui semble parfois s’inspirer des techniques issues de l’univers du marketing. URBANOVA vous propose justement d’enfiler les habits du professeur de mercatique pour mieux analyser dans le prochain épisode les impacts de la diffusion de ce nouveau genre de consultation.

Episode 2 – La diffusion des APUI en 3 leçons de marketing


Notes

[1] Adèle Colin (architecte urbaniste), Aude Guillemin (architecte urbaniste), Daphné Lecointre (urbaniste), Mathilde Moaty (architecte urbaniste), Tewfik Tabouche (architecte urbaniste) avec l’appui de Paul Citron (urbaniste).

[2] Jean-Louis Missika, in « Réinventer Paris : un nouveau modèle pour fabriquer la ville ? », AMC Le Moniteur, 20/04/2016).

[3] Voir à ce sujet : Isabelle Baraud-Serfaty et Flore Trautmann, « Vers de vrais partenariats aménageurs-promoteurs », La Revue foncière, n°9, janv-fev 2016.

[4] Ancien journaliste Cadre de ville, ‎Directeur Idées et Communautés chez ‎REI Habitat.

[5] Directeur de l’urbanisme de la Ville de Paris.


Pour citer cet article : “Gastine Lionel et Rottmann David, “Episode 1 – Naissance des APUI : on a retrouvé les vidéos classées, on vous rembobine le film”, URBANOVA, 2018, disponible sur : http://urba-nova.com/lab